ICE DE FRANCOIS VERRET vu par Rosita Boisseau
D’abord, un bémol, un seul : le spectacle Ice mis en scène par le chorégraphe François Verret à partir du texte éponyme de l’écrivain anglaise Anna Kavan (1901-1968), utilise de grands morceaux de textes, tous en anglais. Comme on le sait, les Français sont parfaitement bilingues. Il n’empêche que l’on peine à saisir les nuances de ce roman torturé ( l’acteur Graham Valentine est pourtant formidable) et que cet effort d’attention finit par gêner la fluidité du spectacle.
Paradoxalement, la langue anglaise, si sensuelle lorsqu’on s’amuse à la faire rouler entre sa langue, reste l’une des composantes fortes de la bande sonore live de cette pièce entre danse, théâtre et concert. Histoire d’amour, d’hallucination et de mort, Ice est un phénomène présenté jusqu’au 23 mars au Théâtre des Amandiers ( Nanterre). Cette programmation signe d’ailleurs la singularité, et du spectacle, et de l’artiste : aucun chorégraphe ne se produit généralement dans ce lieu.
Alors ? Ecouter Ice est un régal. Aller même jusqu’à parfois fermer les yeux pour se délecter de la composition musicale semble une évidence. Des voix, des tons, des registres, se chevauchent sur le violoncelle électrique vrillant, très rock, de Martin Schütz. Des chants d’origine africaine interprétés a capella par la comédienne originaire du Rwanda Dorothée Munyaneza,, mais aussi du rap, des comptines, extraites du roman, se font échos dans une polyphonie d’une bizarrerie raffinée. Ice aurait presque pu se passer dans l’obscurité totale – l’obscurité y règne la majeure partie du temps -, comme certains spectacles aujourd’hui, tant sa matière s’attaque directement à l’inconscient de chacun.
Mais cette intelligence de l’espace se lit évidemment en direct sur le plateau. Profondeur de champ, élasticité de l’air qui s’ouvre et se referme autour des danseurs, on nage entre les images, tout simplement captivantes, s’engouffre dans le vent des grands rideaux noirs en velours qui affolent l’esprit comme des prémonitions. Dans des halos de lumière, trois femmes en manteaux de fourrure beige chantent à genoux ; un homme accroché à une balançoire entraîne son alter ego dans un pas de deux agressif. Chaque apparition de cette pièce spectrale est magique.
Dès les premières minutes, la sensation de pénétrer dans un cauchemar serre le ventre. La qualité visionnaire du travail de François Verret s’affirme ici avec une évidence aiguë tant sa traduction du roman d’Anna Kavan est intime et savante. Avec cette écrivain inconnue en France, morte d’une overdose d’héroïne à l’âge de 67 ans, le chorégraphe amoureux des mots qu’il s’agisse de ceux d’Hermann Melville ou de William Faulkner, s’est trouvé une fois de plus un complice littéraire de premier choix. Mariée deux fois, marquée par des séjours en hôpital psychiatrique, cette anglaise née à Cannes, élevée dans des pensionnats, mère d’un fils mort pendant la seconde guerre mondiale, a écrit Ice en 1967 un an avant sa mort. Le roman fut salué par les écrivains Brian Aldiss et Lawrence Durell qui la classa auprès de Virginia Woolf et Djuna Barnes. Son humanisme déchiré a trouvé en François Verret une écoute au diapason. L’effet cathartique de Ice, sa sophistication limpide, sont d’une magistrale beauté.
Rosita Boisseau