Les spectacles

Claude Brumachon, Le festin

« Le Festin ». Prononcer le mot et déjà une cohorte d’images se profile. D’emblée, un repas de choix, riche et copieux, s’annonce. La table est pourtant vide sur laquelle vont danser et se propulser les corps des danseurs. Ils sont dix huit interprètes – autant dire un groupe consistant – à convier les spectateurs à ce «  Festin » insolite. Tout le monde se rassemble autour des tables pour partager au plus intime, les élans, les muscles, le vent des mouvements, les odeurs, la sueur. Corps au travail, en action, l’urgence de Claude Brumachon, directeur du Centre chorégraphique national de Nantes, se lit en direct. Une sorte de danse les yeux dans les yeux avec le public qui touche au plus près l’acte de chorégraphier. Passionnelle, presque héroïque, l’écriture de l’excès de Brumachon ne laisse aucun répit, ni aux danseurs, ni aux spectateurs. Autour des notions de «  dévorant et de dévoré », « d’ogre » évidemment, «  Le Festin » fait de l’appétit et du désir des forces primordiales pour rester vivant et ensemble. Rien ne vaut de bâtir une communauté, même éphémère, autour d’un moment dansé.

Hélène Cathala, Talking blues

Les années 60, la liberté, l’amour sans frein, le lyrisme…

La chorégraphe Hélène Cathala choisit de regarder dans son rétroviseur pour «  Talking Blues », pièce pour deux danseurs, un comédien et un musicien. Sans nostalgie mais une influence beatnik revendiquée, elle s’enflamme pour la prose du poète Allen Ginsberg. Son texte «  Howl » (1956), en particulier, balance entre poésie et crudité avec une violence déraisonnable. Elle choisit d’en charger les corps pour qu’ils puissent «  mugir » une danse. Dans un paysage d’hiver, une salle de bains dévastée, devant des visages méconnaissables, une onde chorégraphique trace. Pour retrouver l’émotion et la spontanéité. Longtemps interprète de Dominique Bagouet, complice de création de Fabrice Ramalingom, Hélène Cathala a fondé sa compagnie en 2006 et l’a baptisée Hors Commerce. Manière de dire en deux mots qu’elle se situe délibérément hors cadre. Entre danse, théâtre et musique, « Talking Blues » déborde de partout

François Verret, Ice

Un plateau sombre comme la nuit la plus noire. Cette obscurité en mode majeur, qui signe la beauté du spectacle «  Ice » chorégraphié par François Verret, fait briller les éclats de corps, de voix, de musique, qui explosent dans l’espace. Du roman de l’écrivain anglaise Anna Kavan (1901-1968), Verret renvoie les échos diffractés d’une histoire d’amour, d’hallucination et de mort. Rien que des apparitions spectrales entre des rideaux de velours noirs qui tournoient, rien que des images insolites jaillies droit de l’inconscient. Dans des halos de lumière, trois femmes en manteaux de fourrure beige chantent à genoux ; un homme accroché à une balançoire entraîne son alter ego dans un pas de deux agressif. Avec Anna Kavan, écrivain inconnue en France dont le texte est dit en anglais merveilleusement par le comédien Graham Valentine, le chorégraphe, figure de la danse contemporaine depuis le début des années 80, s’est trouvé une fois de plus un complice littéraire de premier choix. Entre danse, théâtre et concert, « Ice » jette un froid et chaud d’une intensité rare. On peut même fermer les yeux et écouter simplement vivre le plateau.

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